Entretien avec le Docteur Jian Liujun

Le Qi Gong, une pratique pour tous

La pratique du Qi Gong pour tous ne présente aucun problème. Nous avons le choix entre différentes techniques ainsi, selon l’état de santé de départ du pratiquant, le Qi Gong peut s’adapter à tous, mais il faut savoir comment l’appliquer, ça c’est le problème des professeurs. Il faut bien conseiller les gens car toutes les techniques ne conviennent pas à tout le monde.
Il est possible de le faire pratiquer à des très jeunes, à partir de cinq ans, avant ils ne comprennent pas ce qu’ils font, et jusqu’à un âge très avancé.
Pour les plus jeunes nous choisirons des techniques externes qui ne demandent pas trop de concentration, visualisations ou respirations. Nous faisons pratiquer des mouvements. Les mouvements des Cinq animaux, ceux ou des Huit pièces de brocard leur conviennent parfaitement.

Trois éléments déterminent la pratique : le corps, la respiration, l’esprit, ce dernier comprenant la concentration (interne ou externe), la visualisation (interne ou externe).
La concentration et la visualisation sont déterminées en fonction de l’état de la personne.
En ce qui concerne la posture et les mouvements, il est possible de pratiquer debout, assis ou encore allongé, pour les personnes très malades et alitées. Lorsque les problèmes deviennent moins graves, il est alors possible de pratiquer assis puis, ensuite, lorsque la personne va mieux, la pratique peut se faire debout. En ce qui concerne les mouvements il en est de plus ou moins complexes. Il est préférable de commencer par les plus simples pour aller progressivement vers la complexité.
Le degré de difficulté, toujours selon l’état de santé de la personne, permet encore de choisir. Par exemple, lorsque le corps se penche, les mains vers le sol, comme dans les Huit pièces de brocard ou le Yi Jin Jing, la pratique se fait sans forcer, en fonction des possibilités physiques de la personne.

Qi Gong, un art énergétique

Le Qi Gong, une gymnastique chinoise ? On peut traduire comme on veut, ce n’est pas un problème. Pour moi, le Qi Gong est un art énergétique qui permet de capter, faire circuler, renforcer et utiliser l’énergie. C’est un art traditionnel chinois basé sur la richesse de la culture chinoise, spécialement pour entraîner le corps et le mental.
Le Qi Gong c’est ça !

Si on le traduit par gymnastique ce n’est pas juste, cela mène à penser que le Qi Gong se limite simplement à des mouvements. Ce n’est pas le cas ! Le Qi Gong c’est aussi la respiration dont le principe est : L.P.P.C. Lentement, Profondément, Progressivement et Continuellement, par le bas-ventre, par le Dan Tian. Ça c’est la respiration du Qi Gong ! Puis il y a la dimension de l’esprit, dont le but est d’atteindre la vacuité, d’éliminer les idées diffuses et confuses de notre mental et de maîtriser nos émotions, car 80 % de nos maladies viennent de nos émotions, cause interne.
Si on dit que le Qi Gong est un art de santé, le qualifier de gymnastique n’est pas suffisant, le Qi Gong ce n’est pas simplement faire bouger le corps, ce serait oublier, l’aspect mental du travail et celui de cultiver la vertu.
Imaginez quelqu’un qui veut être en bonne santé alors qu’il accumule trop de stress, trop de colère, que trop de soucis, trop d’idées tournent dans sa tête et ne sortent jamais… Le Qi Gong est fait pour enlever tout ça. Il va pratiquer le Qi Gong pour, tout d’abord, calmer son esprit et cultiver la vertu.

Le Qi Gong est une philosophie

Parler de l’esprit c’est parler de notre façon de voir ce qui se passe : dans la vie, dans notre vie personnelle, dans la vie publique ainsi que ce qui se passe dans l’univers… Le Qi Gong, pour moi, ce n’est pas seulement un art de santé, pas plus que le Qi Gong martial serait un art de combat. Le Qi Gong pour la santé, pour le combat, sont seulement des particularités des effets de la pratique. Si on ne pratique que pour un de ces aspects, notre but est un peu trop limité.
Je pense que le Qi Gong est avant tout une philosophie, un mode de vie, cela ne se limite pas à quelques gestes. Le but recherché à travers la pratique, c’est de s’unifier avec le ciel et la terre. Pour cela il nous faut être conforme au Dao.
Le Dao c’est le yin – yang qui harmonise notre corps et notre esprit.
Nous sommes en bonne santé quand yin – yang est en harmonie, s’il y a déséquilibre de yin – yang, alors on tombe malade.
Au sein de la famille, si yin – yang est harmonisé, tout le monde est heureux. De la même façon, si le yin – yang de la société est bien harmonisé, la société connaît alors le bonheur.
L’être humain avec le ciel, c’est pareil, si on est en harmonie avec le ciel, si on ne fait rien contre la nature, il n’y aura pas de « punition » de la part du ciel. Imaginez l’hiver, s’il fait très froid et qu’au lieu de se couvrir plus, on se découvre, on agit alors contre la nature et même si c’est pour renforcer notre énergie, à long terme ce n’est pas bon pour la santé. De la même façon lorsqu’en été s’il fait très chaud et que l’on s’habille trop ce n’est pas bon. Dans la vie quotidienne, on doit s’adapter à la nature, à ses changements.
Pour les anciens sages chinois « l’Homme et le Ciel sont unis en Un », là est le but final. Pour y arriver il faut arriver au Non-Agir. Il ne faut pas forcer, il faut suivre la possibilité de la situation. Lorsque l’on pratique seul, si on ne peut pas faire un mouvement, il ne faut pas forcer. Dans la pratique des techniques de combat lorsque l’on fait la main collante, il ne faut pas utiliser la force, car force contre force, ce n’est pas naturel, ce n’est pas harmonisé.
Donc à travers la pratique du Qi Gong, nous pouvons mieux comprendre la relation du yin – yang, tenter de rétablir son équilibre, car lorsque l’énergie du yin – yang est bien équilibrée on est en bonne santé et forcément heureux et de bonne humeur. Dans ce cas-là, nos idées sont positives, nos relations avec les autres harmonieuses, ce qui n’est pas le cas lorsque l’on est malade car, même si nous en avons envie, notre corps ne nous le permet pas et nous souffrons dans tous les domaines de notre vie.
Lorsque l’on est harmonisé en soi, on peut entrer en harmonie avec les autres, ainsi qu’avec les objets, la nature, le ciel et la terre. Pour arriver à cela il faut comprendre le Dao, le yin – yang. Dans le yin – yang, on voit bien que le yin quand il décroît au maximum se transforme en yang et que le yang, quand il croît au maximum, se transforme en yin, cela signifie que toutes les choses changent en permanence.
Si on est dans un très mauvais état, il ne faut donc pas désespérer, laisser tomber, sauter par la fenêtre, parce que, selon la loi du yin – yang, les choses vont remonter. Quand elles remontent, il faut en profiter et quand on est en haut, quand tout marche très bien, il ne faut pas non plus être trop confiant, il faut se préparer à descendre, accompagner la descente.
La connaissance de la loi du yin – yang permet de comprendre qu’il ne faut jamais forcer, ni dans la pratique, ni dans la vie, ni dans son travail. La pratique du Qi Gong permet de calmer les émotions et, lorsque nos émotions sont pacifiées, nous pouvons dépasser les problèmes car ces derniers viennent des émotions en excès.
Si on travaille en ce sens, les mouvements, la respiration, la concentration sont seulement des outils, après les effets viennent tout seuls.

On dit « Tous les chemins mènent à Rome ».
Disons que notre but c’est, par exemple, en partant de Paris d’arriver à Rome. Rome, ici, c’est l’Homme unifié avec le Ciel en Un. Sur le chemin, il y a plein de sites à visiter. Vous allez en Bourgogne, à Lyon, à Nice, à Turin … Il y a plein d’endroits à découvrir. Sur ce chemin, lorsque vous arrivez à Lyon vous récupérez la santé, arrivé à Nice, vous récupérez la capacité de combat, à Turin vous trouvez encore autre chose. Tous les effets sont sur le chemin ! Si votre but est uniquement la santé, arrivé à Lyon vous n’irez pas plus loin.

Alors, dire que le Qi Gong est une gymnastique, ce n’est pas si simple. C’est un art qui travaille l’énergie, c’est une philosophie palpable qui nous permet, tout en récupérant la santé, de comprendre les choses du monde, de trouver comment régler nos émotions, comment gérer nos relations avec les autres, avec les objets, avec la nature. C’est bien plus qu’une gymnastique !

L’image du Qi Gong

Beaucoup pensent que le Qi Gong c’est pour la santé.
Les jeunes ayant moins de problème de santé, ne s’en préoccupent pas, pour eux ce n’est pas important. Comme on dit « Tant qu’on n’a pas vu le cercueil, on ne pleure pas ».
Mais, pour ceux qui commencent à avoir des problèmes de santé, soudain s’impose la pensée du Qi Gong et ils se disent « Peut-être que ça marche ! »
Je pense qu’il y a là une incompréhension de ce que peut faire le Qi Gong, une méconnaissance de ses bienfaits et de son importance.

Dans les écoles traditionnelles chinoises d’arts martiaux, en Chine, on enseigne aux élèves les techniques de l’arbre. C’est du Qi Gong parce que, ne pouvant pas bouger, le pratiquant travaille déjà sa patience, son souffle, son esprit. S’il n’y a pas cette étape et qu’il commence par travailler les gestes, il n’ira pas très loin.
J’ai connu un maître japonais Maître Hiroo Mochizuki, qui a créé le Yoseikan Budo. Il est venu pratiquer avec moi, en 1992 je crois, et il m’a dit alors que le Qi Gong était une discipline importante en tant qu’art interne, le karaté étant lui, un art externe. Il a même pensé un moment intégrer le Qi Gong à la formation des professeurs de Yoseikan Budo. Pour différentes raisons, cela ne s’est pas fait, mais il est intéressant de noter que ce très bon Maître de karaté avait vu cela : il faut lier l’interne et l’externe.

L’avantage avec le Qi Gong c’est qu’à cent ans encore, on peut le pratiquer, ce qui est plus difficile dans les arts de combat et le Taï Chi Quan, car en vieillissant il est naturel de perdre de sa souplesse, de sa mobilité.

Les dérives du Qi dans la pratique du Qi Gong.

Dans le Qi Gong lui-même il n’y a pas de problème. C’est comme si vous disiez que la nourriture, le vin rouge, pouvaient poser un problème. De façon équilibrée, il n’y a pas de problème. Mais si vous avalez de travers, vous pouvez mourir. Quand vous buvez trop de vin, vous pouvez avoir des problèmes, si vous buvez un verre, ce sera bon pour la santé. Donc ce n’est ni la nourriture, ni le vin qui, dans ce cas, sont à incriminer.
Quand il y a des problèmes dans la pratique du Qi Gong, c’est plutôt la façon de pratiquer qui est en cause. Il faut chercher à savoir si la pratique est correcte ou non. Si une personne pratique seule, le fait-elle correctement ? Si elle pratique avec un professeur, ce dernier connaît-il bien les techniques et les gens à qui il enseigne ? Si l’on applique les techniques incorrectement il peut y avoir des problèmes. Il est donc conseillé de ne pas pratiquer tout seul.
Il faut former des professeurs qualifiés, on ne devient pas professeur après seulement quelques cours. Et même si un professeur enseigne correctement, si l’élève pratique mal, il est encore possible qu’il ait des problèmes, nausée, syncope. C’est normal. Si l’enseignant est vigilant, s’il fait bien attention à corriger la posture, la respiration il n’y a pas de problème. Imaginez que vous faites de l’athlétisme et que vous vous y preniez mal, en soulevant un poids par exemple, vous pouvez vous faire très mal. Si vous faites du jogging et que vous vous foulez la cheville, vous ne pouvez pas dire : « le jogging, ce n’est pas bon !» ce n’est pas le jogging qui est en cause. Il en est de même pour tous les sports, la natation, c’est excellent et pourtant il y a des noyades, est-ce que l’on va dire que la natation, c’est dangereux ? Dans toutes ces disciplines, les accidents sont beaucoup plus nombreux et beaucoup plus graves que dans le Qi Gong.

Le Qi Gong est un art, si on pratique bien il n’y a pas de problème.

Le professeur doit savoir comment appliquer les techniques et informer ses élèves de ne pas forcer. Si un élève rencontre un problème, comme nausée, vertige, avant d’aller au bout du malaise, il s’arrête tout simplement, pour reprendre une fois le malaise passé. Ce n’est pas grave, il n’y a aucun effet secondaire.
Par rapport à tous les sports, le Qi Gong est une discipline des plus sécurisées, même si vous le comparez à la méditation ou au yoga où il peut y avoir bien plus de problèmes. Dans le yoga, avec les étirements, il peut arriver des déchirures musculaires ce que l’on n’aura pas avec le Qi Gong.
Avec un professeur bien formé, vigilant, il y a très peu de risques.
Quant aux professeurs qui ne seraient pas avertis, c’est le travail de l’Union Pro que de leur proposer des formations sur le sujet.

Quels conseils pour un débutant ?

Il ne faut pas pratiquer tout seul au début.
Tout d’abord, il faut trouver un professeur avec qui l’on se sent bien.
Il ne faut jamais forcer, ni dans le mouvement, ni dans la respiration, ni dans la concentration ou la visualisation.
Il faut avancer doucement, à son rythme.
Lorsque l’on pratique chez soi, après le cours, il faut commencer par des techniques dynamiques.

Et conseils pour les professeurs :

Face à des gens extravertis, il est bon de faire pratiquer un peu plus de techniques statiques ;
Pour les autres je dirais de faire pratiquer en équilibrant les deux : une technique statique à 30 % et dynamique à 70 % du temps de pratique ;
Lorsque les gens sont très introvertis, il ne faut faire pratiquer que de l’externe avec une concentration et une visualisation externe ;
Pour une personne extravertie nous préfèrerons une concentration et une visualisation internes ;
Lorsqu’il y a des personnes avec des problèmes de santé particuliers, il est souhaitable de proposer des cours particuliers ou dans un petit groupe présentant des difficultés semblables.


Docteur JIAN Liujun
Docteur en Médecine Traditionnelle Chinoise et cardiologue, ancien chef de clinique, professeur à l’Université de Médecine Traditionnelle Chinoise de Guangshou, Maître fondateur de l’Institut du QUIMETAO et du Dao de l’Harmonie.